Ressource

Faut-il vraiment tout numériser pour améliorer un service ?

UX/UI responsable

Améliorer un service, c’est comprendre ce que vivent ses utilisateurs et les professionnels qui le font fonctionner, puis concevoir avec eux les parcours et les supports les plus adaptés.

Un nouvel outil peut-il résoudre un problème de service ?

Un espace client pour éviter les appels. Un portail pour centraliser les démarches. Une application pour simplifier le travail des équipes. L’idée est souvent séduisante : proposer un nouvel outil numérique pour rendre un service plus efficace.

Et parfois, c’est exactement la bonne réponse.

Mais que se passe-t-il si les informations demandées sur le portail doivent ensuite être ressaisies par un agent ? Si un client ne trouve pas de réponse à sa situation particulière et doit reprendre sa démarche depuis le début par téléphone ? Ou si une application simplifie une tâche tout en compliquant celles de trois autres équipes ?

L’interface peut être réussie sans que le service ait réellement progressé.

Chez Sensipode, ces questions nous amènent à regarder ce qui se passe autour de l’outil, avant de décider de ce qu’il faut concevoir. Car derrière un service, il y a des personnes qui cherchent à accomplir quelque chose, d’autres qui rendent ce service possible, des règles, des pratiques et des contraintes qui ne disparaissent pas avec la création d’un écran.

Améliorer un service commence par comprendre comment il fonctionne et comment il est vécu. Le choix des supports vient ensuite.

Un service, autant de réalités que de situations vécues

Prenons une démarche destinée au grand public. Une personne appréciera de pouvoir tout réaliser en ligne, à son rythme. Une autre préférera téléphoner pour vérifier une information avant de s’engager. Une troisième commencera sur son smartphone, puis aura besoin d’un rendez-vous parce que sa situation ne correspond pas aux cas prévus.

La différence ne tient pas uniquement à leur aisance avec le numérique. Une même personne peut être parfaitement autonome pour une démarche courante et chercher un accompagnement lorsque la décision est importante, que le sujet lui est inconnu ou qu’elle traverse une période difficile.

C’est pour cela que les profils utilisateurs ne devraient pas être des catégories figées. Ils nous aident à comprendre des besoins et des comportements, mais aussi leurs nuances : ce qui peut rassurer une personne, la mettre en difficulté, lui faire gagner du temps ou, au contraire, lui demander un effort supplémentaire.

Et il y a l’autre côté du service. Que reçoit le professionnel lorsqu’une demande arrive ? De quelles informations dispose-t-il ? Quelles opérations doit-il effectuer pour la traiter ? Que se passe-t-il lorsqu’un dossier sort du parcours habituel ?

Un service plus simple pour le client ne devrait pas se traduire par davantage de contournements et de tâches invisibles pour les équipes. Cette symétrie des attentions nous conduit à considérer ensemble la qualité de l’expérience finale et les conditions dans lesquelles le service est rendu.

Les bons supports ne sont pas nécessairement tous numériques

Imaginons une collectivité qui souhaite améliorer l’accès à ses services. Un portail unique peut aider les habitants à trouver une information, déposer une demande ou suivre son traitement. C’est une avancée concrète, à condition de ne pas oublier ce qui se passe avant, pendant et après la démarche en ligne.

Certaines situations se prêtent bien à l’autonomie numérique. D’autres demandent un échange, une explication ou un accompagnement. Plusieurs canaux peuvent aussi être proposés pour une même étape.

Le véritable enjeu est alors de permettre à chacun de s’y retrouver : savoir où en est sa demande, comprendre ce qu’il doit faire et pouvoir passer d’un canal à l’autre sans devoir tout recommencer.

Dans un contexte professionnel, la question des supports se pose différemment. Un écran d’ordinateur peut convenir à la préparation d’une intervention, mais devenir peu pratique une fois sur le terrain. Une interface mobile, une commande vocale pour libérer les mains ou une aide visuelle contextualisée peuvent alors être plus adaptées.

L’intelligence artificielle ouvre elle aussi de nouvelles possibilités, par exemple pour faciliter l’accès à une information complexe. Encore faut-il examiner ce qu’elle apporte réellement, les vérifications qu’elle impose et la place qu’elle laisse à la compréhension et à la décision humaines.

Le choix d’un support découle de la situation. Nous cherchons ce qui permet de rendre le service, pas ce qui permet d’ajouter une technologie au projet.

Faire émerger une réponse commune à partir de points de vue différents

Comment savoir ce qu’il faut concevoir lorsque les personnes concernées n’ont ni les mêmes besoins ni la même vision du service ?

L’utilisateur connaît sa situation et les difficultés qu’il rencontre. Le professionnel sait comment les demandes sont réellement traitées. Le métier maîtrise les règles et les objectifs. Les équipes techniques connaissent les possibilités et les limites des outils existants. La direction porte des ambitions, des priorités et des contraintes à respecter.

Aucun de ces points de vue ne suffit à lui seul.

Notre travail consiste à créer les conditions pour les confronter utilement. Une observation sur le terrain peut révéler un contournement devenu habituel. Un parcours dessiné collectivement peut faire apparaître une rupture entre deux équipes. Un prototype peut rendre visible une incompréhension que plusieurs réunions n’avaient pas permis de résoudre.

Ces supports de travail aident les personnes à discuter d’une situation concrète plutôt que de rester chacune sur sa représentation du problème.

Cela ne signifie pas que tout le monde doit participer à chaque décision, ni que toutes les attentes pourront être satisfaites. Certains choix demanderont un arbitrage entre des besoins contradictoires, des contraintes techniques ou des moyens limités.

La collaboration permet alors de rendre ces choix compréhensibles et discutables, pour construire une réponse que les équipes pourront réellement porter et faire vivre.

La méthode compte. Son adaptation aussi.

Nous connaissons les méthodes de recherche et de conception UX/UI. Mais un projet n’a pas besoin de toutes les mobiliser pour être bien conduit.

Sur une transformation de service touchant des publics très variés, la recherche auprès des utilisateurs peut prendre une place importante. Pour un simulateur aux règles métier complexes, l’effort peut se concentrer sur la compréhension des calculs, la lisibilité des résultats et la mise en discussion rapide de scénarios de parcours. Sur un projet plus modeste, quelques entretiens ciblés et un prototype partagé peuvent suffire à éclairer les décisions essentielles.

Il existe une trame de travail, mais les moyens doivent être choisis selon la situation : ce que l’on sait déjà, ce qui reste incertain, les personnes que l’on peut mobiliser, le calendrier et le budget.

Dessiner un parcours peut servir à comprendre un fonctionnement avant même d’imaginer une solution. Un atelier peut aider à faire émerger des désaccords utiles. Un test peut nous conduire à abandonner une idée à laquelle l’équipe tenait.

À l’inverse, multiplier les ateliers, les livrables ou les tests sans savoir quelle question ils doivent résoudre ne rend pas nécessairement le projet meilleur.

La méthode a de la valeur lorsqu’elle met l’expertise design au service des décisions à prendre. Elle doit aider le collectif à avancer, pas lui imposer un parcours supplémentaire.

La qualité du service se joue aussi après la conception

Un projet peut avoir associé les utilisateurs, produit des parcours pertinents et abouti à une interface convaincante. Cela ne suffit pas à préparer sa mise en service.

Imaginons qu’un nouvel outil soit présenté aux collaborateurs le jour même de son déploiement. Ils doivent découvrir les interfaces, comprendre les nouvelles règles et répondre aux demandes des utilisateurs, tout cela en continuant leur activité habituelle.

Même bien conçu, l’outil risque de rencontrer des difficultés qui auraient pu être anticipées : des questions sans réponse, des habitudes à faire évoluer, un temps d’apprentissage insuffisant ou des responsabilités mal définies.

La conception gagne donc à garder en perspective les conditions de réalisation et de déploiement. Selon les projets, cela peut conduire à préparer des supports, organiser des temps d’appropriation, ajuster un processus interne ou prévoir un accompagnement au changement à part entière.

Le dialogue avec les développeurs compte tout autant. Une contrainte découverte pendant la réalisation peut amener à revoir une interaction ou à chercher une solution plus simple. Ces ajustements font partie du travail de conception ; ils ne devraient pas être traités comme de simples écarts par rapport aux maquettes.

La qualité du service dépend ainsi de ce qui a été imaginé et des conditions dans lesquelles les personnes pourront réellement l’utiliser et le faire fonctionner.

Un service responsable se juge aussi à ses conséquences

Un choix de conception peut éviter un déplacement, réduire le temps passé à rechercher une information ou permettre à une personne d’effectuer une démarche de manière autonome. Il peut également solliciter inutilement son attention, rendre un service inaccessible à certains publics ou déplacer la complexité vers les équipes qui le délivrent.

Ces conséquences méritent d’être examinées au même titre que l’ergonomie des interfaces.

Concevoir de manière responsable, c’est travailler sur l’accessibilité, la sobriété et la durabilité des outils. C’est aussi se demander ce qu’une fonctionnalité change dans la vie quotidienne : pour les personnes qui l’utilisent, pour celles qui les accompagnent et pour l’environnement dans lequel le service s’inscrit.

Parfois, le bon choix sera une fonctionnalité supplémentaire. Parfois, une interface plus légère, une étape supprimée, un échange humain préservé ou un processus interne repensé.

Ce regard aide à évaluer les propositions selon la qualité du service qu’elles rendent possible, plutôt qu’au seul regard de leurs performances dans l’interface.

Réussir un service, c’est réussir à le construire ensemble

Il n’existe pas de réponse universelle à la question « faut-il tout numériser ? ». Certains services gagnent beaucoup à devenir accessibles en ligne. D’autres ont besoin de plusieurs canaux, d’interactions humaines ou de transformations organisationnelles pour fonctionner correctement.

Ce qui compte, c’est de choisir en connaissance de cause.

Cela suppose de comprendre les situations vécues, d’associer les personnes qui connaissent le service sous ses différentes facettes et d’adapter les moyens de conception à la réalité du projet. Puis de poursuivre cette collaboration jusqu’à la réalisation et à la mise en service.

Un service de qualité est un service dont les utilisateurs peuvent se saisir, que les professionnels peuvent faire fonctionner et que l’organisation a les moyens de faire évoluer.

Le bon résultat n’est pas nécessairement un nouvel outil. C’est un service que les personnes concernées comprennent, s’approprient et parviennent à faire vivre ensemble.